Ramata Soré, vainqueur pour l'Afrique francophone du prix régional Reuters-UICN d'excellence en journalisme environnemental

Dans son article, Ramata Soré décrit comment la ferme pilote de Guié situé dans le Sahel du Burkina Faso transforme avec succès les paysages désertiques en terres agricoles florissantes. Ce modèle est maintenant en train se s’étendre à travers le pays dans un combat commun contre la désertification et pour développement.

Développement durable :
L'art de reverdir le Sahel

Terre ingrate, terre maudite, auparavant fuie ; le Sahel attire de nouveau des populations. Grâce au bocage, les espaces désertiques redeviennent prairies verdoyantes et luxuriantes.


Un vent frais et doux souffle. Les feuilles de karité, de fromager, de néré, d'eucalyptus frémissent puis balancent allègrement de droite à gauche. Les vaches meuglent. Les oiseaux chantent. Le cocorico des coqs éveille le village. Les étoiles prennent congé à tour de rôle du ciel. Il est 4h30 du matin. Des personnes, à la belle étoile, sur des matelas posés au sol, dorment à poing fermé. C'est la ferme pilote de Guié, en plein cœur du plateau moaga.


Cette prairie verdoyante est un bocage. Les paysans l'appellent Wégoubri. Pourtant avant 1989, "cet endroit était nu. Même pas une seule herbe" se souvient Mathias Sawadogo, directeur adjoint de la ferme pilote de Guié. Les pratiques culturales traditionnelles comme le feu de brousse, la divagation des animaux, la coupe abusive de bois ont dégradé la terre. Elle est devenue aride, impropre à la culture. En plus, la population s'est accrue. Alors "Nous rencontrons des problèmes de développement car il fallait y vivre, nourrir la population de plus en plus croissante ", affirme Dramane Ouédraogo, conseiller au Ministère de l'agriculture.


Le Burkina Faso, pays sahélien subit les effets conjugués des variations climatiques et de l'activité humaine. Le pays connaît donc une désertification qui touche ou menace plus de la moitié du pays, avec une détérioration du couvert végétal et une érosion irréversible des sols. Plusieurs actions sont menées aussi bien par les autorités burkinabè que par des associations pour lutter contre cette désertification et agir contre la dégradation progressive des richesses environnementales au Sahel. L'Association Zoramb Naagtaaba (AZN) par ses actions veut reverdir le Sahel. "La désertification n'est pas irréversible. Tant qu'il y a la pluie, il y a donc une possibilité de la gérer et de donner vie à la terre", reconnaît Henri Girard, directeur de la Ferme pilote de Guié (dans la province d'Oubritenga). Par le biais l'AZN, Henri Girard crée une ferme pilote en 1989, afin de prendre en main le développement de 8 villages.


Retenir la plus petite goutte d'eau
Afin de reverdir la nature pour les générations futures, la ferme commence par restaurer les sols dégradés en employant plusieurs techniques. Les diguettes et les méthodes du ruissellement zéro sont appliquées dans les champs. Aucune goutte de pluie ne peut plus sortir du champ. Et lorsque les pluies sont importantes, l'excès d'eau est retenu dans un bassin creusé dans la partie basse du champ. Cette petite mare sert également d'abreuvoir aux animaux. Et tout autour des périmètres champêtres s'élèvent des haies vives. Ces haies rassemblent en ligne les essences arbustives (eucalyptus, néré, baobab…) disséminées dans la nature et très souvent en voie de disparition. Elles protègent les espaces cultivés contre les vents violents des débuts et fin de saison pluvieuse. Les vents violents détruisant les récoltes et même les habitations, certaines plantes de la haie vive servent à la production d'huile pour les lampes et de gasoil, telle la pourghère.


L'exploitation de ces périmètres agricoles se fait grâce au zaï. "On conseille le zaï parce que les pluies ne sont pas abondantes dans notre région. Cette technique contribue à garder l'eau dans les trous creusés sous forme d'entonnoir afin que les semences puissent en bénéficier pour leur croissance. Bien avant, on y dépose du compost" affirme Amos Bonkoungou, formateur agricole. Ces techniques, parfois inconnues des paysans, les poussent à la méfiance. Et ils attendent très souvent que les autres les appliquent avant de s'y engager. Ceux qui osent sont très heureux. " Avec le zaï, je me suis rendu compte qu'au rendement ma récolte a été très abondante, contrairement aux autres années où je n'avais pas pratiqué cette technique ", reconnaît Samuel Sawadogo, un paysan de Guiè. L'embocagement plus large des terroirs cultivés sont possibles à condition que ceux-ci produisent un effet immédiat sur la production, les revenus et la sécurité alimentaire des paysans.


Cette expérience de la Ferme pilote de Guié montre que l'adoption des nouvelles méthodes n'est pas liée à la valeur intrinsèque des techniques mais aux contraintes et opportunités des exploitations agricoles. Jusqu'à présent, les changements observés sont la résultante des réactions individuelles au changement. Le développement à venir sera fondé sur la coordination entre acteurs. La solidarité doit donc dépasser la sphère familiale à laquelle elle s'est retrouvée confinée. Dans l'immédiat, l'agriculture reste la clé de voûte du développement rural au Burkina Faso. C'est pourquoi, elle fait l'objet de la plupart des programmes de développement rural et de réduction de la pauvreté. Mais l'agriculture ne pourra pas supporter à elle seule la croissance à venir de la population et il devient urgent pour les foyers d'accéder à des sources de revenu non-agricole.


A l'agriculture s'associe l'élevage. Ce dernier permet d'obtenir du fumier. Le fumier servant à remplir les trous du zaï en évitant l'usage de l'engrais chimique. Pour éviter la divagation et la destruction des jeunes pousses d'arbres, les animaux sont mis en clôture. Et les périmètres au repos sont utilisés pour y faire pousser des herbes. Elles seront récoltées, conservées et utilisées comme foins en saison sèche où il y a manque d'herbes.


Léguer une terre verte
Grâce à ces combinaisons de techniques, une terre aride devient verdoyante. Et Guié autrefois aride l'est devenu. Cette renaissance du village a incité d'autres villages environnants désertiques à vouloir se vêtir de vert. 8 collectivités bénéficient de ces techniques et font parties de l'AZN. Les zones rurales désirant un bocage doivent d'abord se constituer en groupement foncier. Et doivent proposer un espace de 100 et 150 hectares. "Nous procédons à l'étude du terrain afin de déterminer les techniques que nous emploieront pour l'aménagement du terrain. Sur cet espace, chaque paysan a son lot de terre sur lequel il se constitue plusieurs champs" déclare Zidane Soré, aménageur bocager à Guié. La ferme pilote avec son programme Agro-environnemental luttant contre la désertification et oeuvrant pour la sécurisation de la production agricole a aménagé plus de 400 hectares de terre arides en bocage. Ce travail de longue haleine, commencé depuis 1989 n'a pas été un long fleuve tranquille. "Les moments de déception, c'est lorsque vous vous rendez compte que les gens font tout le contraire de ce que vous leur aviez appris alors que vous pensez qu'ils ont intégré les techniques apprises" déplore Henri Girard.


Avec le bocage, Mathias Sawadogo, le directeur adjoint de la Ferme est certain de laisser à ses enfants de nouvelles méthodes culturales afin qu'ils puissent s'auto-suffire. Ces terres reverdies du Sahel font la fierté de Henri Girard. "La terre du sahel est considérée par ses habitants et par le reste du monde, comme une terre ingrate, voie maudite. Pour ma part, elle est pleine de ressources. Et je suis fier et heureux de participer à la réconciliation de l'homme et de son environnement et pourquoi pas aussi à une reconquête du désert".


Ramata.sore@gmail.com
Henri, le donneur de vie

Il avait 12 ans en 1973, lorsqu'il voyait pour la première fois à la télévision française, la famine décimer les Sahéliens. Alors, il se promet d'aller un jour "reverdir le sahel" qu'il ne découvrira qu'en 1986, en choisissant le Burkina Faso. Au cours de sa prospection pour découvrir l'endroit où il doit reverdir le Sahel, il est attiré par le village de Guiè. Il s'y installe donc début 1987, mais se doit de trouver des financements pour son projet de reverdissement du Sahel. Sur près d'une trentaine d'institutions qu'il contacte, seulement deux lui répondent et une seule lui propose une aide financière. Dans son esprit, il voit son projet devenir réalité. Mais, à Guié, la réalité est tout autre.


L'engouement au niveau des populations est absent. Henri en vient parfois à perdre espoir. Néanmoins, il continue de se battre. " Il faut être très persévérant", se dit il. Depuis 1989, c'est seulement "En septembre 2006, que j'ai senti pour la première fois devant mes yeux sortir de terre ce que j'avais à l'esprit depuis longtemps. Une terre du Sahel verte". Ce résultat est l'aboutissement d'un travail de longue haleine. Mais dit-il, "Je suis confiant pour l'aboutissement, car le Sahel sera vert si tous ensemble nous travaillons. Certes, l'Afrique n'est pas le continent le plus écologique (beaucoup de destructions de l'environnement) mais elle pollue peu l'atmosphère. Néanmoins, elle subit les changements climatiques de plein fouet et est donc menacée". Persévérance, respect de l'autre, la foi en ce qu'il fait sont le leitmotiv de Henri.
"Lorsqu'on s'est rencontré, se souvient, Marthe son épouse, lui préparait une pépinière et moi une pouponnière". Elle est directrice du centre d'accueil pour l'enfance en détresse (CAED). Marthe et Henri ont deux enfants. Ensemble et aux côtés des populations de Guié, ils mènent des projets agricoles, éducatifs et sanitaires.


R.S.

Publié dans L’Evénement numéro 124 du 25 septembre 2007
 

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