Biodiversité d'eau douce en Afrique du Nord

La biodiversité et les habitats d’eaux douces sont reconnus comme particulièrement menacés au niveau mondial. La surveillance des bassins d’eaux douces se révèle ainsi être une mesure indispensable pour prévenir la perte de ces écosystèmes. Dans le cadre de cette évaluation, ont été sélectionnés 5 taxons d’eaux douces représentant différents niveaux trophiques dans les réseaux de nourriture des zones humides. Cette sélection doit permettre d’évaluer le statut et la distribution de la biodiversité d’eaux douces d’Afrique du Nord, et ainsi de déterminer la qualité des bassins de cette région.

Contexte

De toutes les sous-régions Africaines, l’Afrique du Nord est considérée comme la plus pauvre en termes de ressources hydriques. A l’exception du bassin de la rivière du Nil, des rivières permanentes ne se trouvent qu’au nord du Maroc, en Algérie et en Tunisie. De plus, la demande croissante en eau liée directement au développement économique et démographique représente une des pressions principales pour ces écosystèmes. Ainsi, il est nécessaire de prendre en compte la biodiversité des eaux douces et d’améliorer la disponibilité des données attachées, pour les décisionnaires ainsi que pour les processus de planification. Ces mesures se révèlent prioritaires pour une durabilité sur le court, moyen et long terme.

Lac Tonga, un marais d'eaux douces dans le parc national d'El Kala, Algérie

Lac Tonga, un marais d'eaux douces dans le parc national d'El Kala, Algérie

Photo: Boudjèma Samraoui

Méthodologie de l'évaluation

Les poissons, mollusques, libellules et demoiselles, crabes et plantes aquatiques d’eaux douces ont été identifiées comme taxons prioritaires représentant le réseau d’alimentation et indicateurs pour l’ensemble des statuts de conservation des écosystèmes des zones humides. Un atelier préliminaire organisé à Rabat (Maroc, Février 2007) a rassemblé des experts régionaux et internationaux, en collaboration avec la Commission pour la Survie des Espèces de l’UICN. Le but de cet atelier était de collecter et rassembler les données disponibles dans la littérature actuelle sur ces espèces sélectionnées. Deux ateliers d’évaluation ont ensuite été organisés par les experts ; le premier à Porto (Portugal, Octobre 2007) et le second à Tabarka (Tunisie, Février 2009). L’objectif était de comparer les informations, qui étaient ensuite standardisées par la Liste Rouge de l’UICN et le Programme des Espèces Méditerranéennes, conformément aux Critères et Catégories de la Liste Rouge de l’UICN (IUCN Red List Categories and Criteria: Version 3.1) (IUCN 2001).

Groupes d'eaux douces d'Afrique du Nord évalués à une échelle régionale

Groupes d'eaux douces d'Afrique du Nord évalués à une échelle régionale

Photo: Heiko Kaerst, Mohamed Ghamizi, Jean-Pierre Boudot, Jean-Pierre Boudot, Serge Muller

Statut de Conservation

Le tableau ci-dessous illustre la classification des groupes d’eaux douces d’Afrique du Nord évalués à une échelle régionale. Sur les 877 taxons évalués, 247 (28%) sont considérés en danger d’extinction, 7% en Danger Critique (CR), 8% En Danger (EN), et 13% Vulnérables (VU); sur ces taxons menacés 45% sont des mollusques d’eaux douces, 27% des poissons d’eaux douces, 24% des libellules and 24% des plantes aquatiques. Sur la totalité des taxons évalués, 9% sont Presque Menacées (NT), 42% sont de Préoccupation Mineure (LC), et 14% sont classés comme Données Insuffisantes (DD). Comparés à d’autres études similaires menées en Afrique de l’Est (Darwall et al. 2005) et en Afrique du sud (Darwall et al. 2008), les résultats obtenus en Afrique du Nord désigne cette région comme celle présentant le taux le plus élevé d’extinction d’espèces d’eaux douces de tout le continent africain.
2% (1 poisson et 17 mollusques) des espèces originaires de la région sont d’ores et déjà éteintes au niveau mondial, et 4% n’existent plus au niveau local. De plus, presque la moitié des 199 (23%) espèces endémiques sont menacées d’extinction.

Résumé des classifications en groupes taxonomiques des Catégories de la Liste Rouge pour toutes les espèces d'eaux douces d'Afrique du Nord à une échelle régionale

Résumé des classifications en groupes taxonomiques des Catégories de la Liste Rouge pour toutes les espèces d'eaux douces d'Afrique du Nord à une échelle régionale

Photo: IUCN-Med

Richesse des Espèces d’Eaux Douces

Richesse des Espèces
Les régions les plus importantes en termes de nombre d’espèces d’eaux douces répertoriées sont le moyen et Haut Atlas avec les montagnes du Riff du Maroc, comptant 385 espèces ; la Numidie Subtropicale avec 344 espèces, et la rivière égyptienne du Nil avec 268 espèces.

Répartition des Espèces Menacées
Les régions les plus importantes en termes de nombre d’espèces d’eaux douces menacées sont le nord du Maroc et les montagnes de l’Atlas, qui abritent 53% des espèces considérées comme menacées ; les côtes du nord de l’Algérie et de la Tunisie, avec 25% des taxons menacés ; et le bassin de la rivière du Nil, dans la partie sud de la région, avec 13% des taxons menacés.

Répartition des espèces endémiques
L’endémisme de la région s’applique exclusivement aux plantes aquatiques, aux mollusques d’eaux douces et aux crabes d’eaux douces, qui représentent les groupes avec les proportions les plus élevées d’espèces uniques. Dans le moyen et haut Atlas, l’arc Betico-Rifan au Maroc, la région Kabylia-Numidie en Algérie et les montagnes Kroumiria en Tunisie, 54% des espèces d’eaux douces endémiques à la région sont présentes. En dépit de la protection théorique dont bénéficient ces régions à travers la création de parcs et de réserves naturelles, les mesures de protection effective sont rares et le niveau de dégradation souvent élevé.

Répartition des espèces éteintes
Le bassin de la rivière du Nil est la région qui compte le nombre le plus important d’espèces ayant disparu, avec un total de 28 espèces.

Répartition des espèces d'eaux douces évaluées, menacées, endémiques et éteintes d'Afrique du Nord

Répartition des espèces d'eaux douces évaluées, menacées, endémiques et éteintes d'Afrique du Nord

Photo: IUCN-Med

Menaces au niveau régional

Dégradation et perte des habitats: L’utilisation excessive des eaux souterraines à des fins domestiques, industrielles et agricoles a entrainé une augmentation des eaux saline sous-jacentes, et a souvent conduit à la dégradation et disparition de corps d’eaux pluviales. De plus, la construction de barrages régulant les quelque grandes rivières de la région affecte presque 14% des espèces d’eaux douces évaluées. Au total, 207 taxons d’eaux douces sont menacés d’extinction pour cause de dégradation ou de disparition des habitats en Afrique du nord ; au Maghreb, la destruction à grande échelle des habitats des rivières, due à un prélèvement excessif d’eau, a déjà atteint des proportions catastrophiques avec 34% des espèces d’eaux douces menacées qui en sont affectées.

Pollution: La pollution a été identifiée comme la seconde cause de l’extinction des espèces d’eaux douces dans la région, affectant plus de la moitié de la faune et de la flore considérée comme régionalement menacée. Dans les zones dans lesquelles son impact est le plus élevé, en raison d’un rejet des surplus incontrôlé des utilisations agricoles, domestiques et industrielles, les eaux souterraines ainsi que les eaux pluviales souffrent d’une augmentation de la concentration des substances nutritives. Cela entraîne une multiplication excessive d’algues, qui en privant l’eau d’oxygène causent la mort de nombreuses espèces habitant dans le bassin (phénomène connu sous le nom d’eutrophisation).

Désastres Naturels: Les épisodes toujours plus nombreux de sécheresse et d’inondations, qui chargent les zones d’eaux douces en sédiments, font peser une menace importante sur les habitats aquatiques. Jusqu’à 26% des espèces menacées évaluées sont aujourd’hui affectées par la sécheresse, et cette propension tend à continuer avec les changements climatiques.

Perturbations Humaines: En raison du tourisme et des activités de loisirs extérieures, les perturbations humaines ont été identifiées comme une menace avérée pour 24 espèces de plantes aquatiques (11% des espèces menacées).

Changements dans les dynamiques des espèces: Les plantes aquatiques vivant sur le sol sont les plus affectées, dans la mesure où elles doivent se disputer l’espace, la lumière et les substances nutritives.

Récoltes et sur-exploitation: Que ce soit à des fins d’exportations ou bien pour bénéficier de leur valeur commerciale au niveau local et national, la surpêche menace au moins 5 espèces de poissons d’eaux douces de la région. La surexploitation due aux récoltes menace quant à elle 23 plantes aquatiques, dont 6 sont considérées menacées.

Espèces invasives étrangères: Les espèces invasives étrangères ont un impact considérable sur les espèces indigènes, notamment à travers la concurrence pour les ressources et la prédation. Ils peuvent également se reproduire avec les espèces indigènes, engendrant des individus « hybrides »(phénomène connu sous le nom d’hybridation).

Pompes de prélèvement d'eau dans le bassin de Siwa, Egypte

Pompes de prélèvement d'eau dans le bassin de Siwa, Egypte

Photo: Kevin Smith

Conclusions et recommandations

L’étude sur la biodiversité des eaux douces d’Afrique du Nord a mis en lumière l’endémisme important des espèces d’eaux douces présentes dans cette région, ainsi que les nombreuses menaces pesant sur celles-ci.

Le pourcentage très élevé des espèces menacées au niveau régional (28%) met l’accent sur le fait que les espèces d’eaux douces doivent faire face à de sérieux défis. De plus, l’Afrique du Nord témoigne d’un nombre important d’espèces endémiques dont 47% sont menacées d’extinction. Le statut alarmant de ces espèces dans la région est un indicateur de l’état de dégradation de leur habitat : les eaux douces. Il pointe également du doigt la responsabilité des pays d’Afrique du Nord de développer et mettre en œuvre des actions de conservation afin de préserver ces ressources essentielles.

Pour les espèces d’eaux douces de cette région, les priorités en matière de conservation ont été identifiées comme les suivantes :

• Appliquer l’approche Integrated River Basin Management (IRBM) pour assurer le future des rivières et zones humides ;
• Adopter des techniques de gestion durables dans les domaines de la gestion des déchets et de l’agriculture, afin de réduire la pollution de l’eau ;
• Mettre en vigueur la législation destinée à protéger les espèces d’eaux douces menacées et leurs habitats critiques ;
• Préserver les habitats et les espèces en identifiant les Zones Clefs pour la Biodiversité devant faire l’objet d’une protection;
• Encourager la prise de conscience de l’importance des données sur la biodiversité, pour promouvoir un usage et une gestion durables des zones humides;
• Multiplier les efforts de recherche, en particulier sur les espèces évaluées comme Données Insuffisantes.
 

L'Oasis Siwa, Egypte

L'Oasis Siwa, Egypte

Photo: Kevin Smith