Ahmed Chorfa, le grand guide du bas-delta nous a quittés

08 June 2012 | News story

Ahmed Chorfa, ancien aide infirmier de Keur-Macène et guide du Parc National du Diawling (PND) depuis sa création en 1991, est décédé il y a quelques jours à Nouakchott. Ce personnage discret a été la cheville ouvrière de la création de cette aire de conservation et d’utilisation durable.

Tous ceux qui n’ont pas connu le bas-delta des années 1990, avant la construction des digues et des ouvrages, avant le GPS et les pistes bien tracées vers les sites clés ne peuvent apprécier la contribution de Ahmed Chorfa à la réalité que représente aujourd’hui ce projet unique et mondialement connu de la restauration du bas-delta, devenu un désert salé suite à la construction du barrage de Diama. Pendant 7 ans, de 1993 à 2000, lorsque j’étais le conseiller technique du PND, j’ai été accueilli comme un membre de la famille dans son campement et j’ai pu bénéficier de ses conseils précieux dans tous les domaines.

Non seulement avait-il un GPS dans la tête mais aussi un modèle hydraulique, une carte des étoiles et une table des marées. Il savait en toute saison, en tout état d’inondation, à n’importe quelle heure quel chemin emprunter pour nous amener où on voulait aller en toute sécurité. Quand on lui disait qu’on voulait rentrer à Nouakchott par la plage, il sortait la tête de la khaïma pour regarder la lune, faire son petit calcul et, par exemple, déclarer « il faut prendre la plage à 13:15 ». Il connaissait chaque coin du delta et était un observateur assidu de l’environnement. Il savait que certains oiseaux chantaient en duo, un jour quand on regardait une courvite isabelle il a dit « il y a une autre espèce comme ça, plus petit, plus foncé, de l’autre côté de la dune juste avant la saison des pluies » et quand il nous y a amené il y avait la courvite de Temminck. Il aimait nous faire des surprises, nous amener à un très grand baobab caché dans une interdune profonde, ou dire « je vais te montrer un poisson avec 4 yeux » : les périophtalmes de la petite mangrove, montrer un nid de canard armé ou de grue couronnée, nous guider aux arbres dits « de Baillargeat », Avicennias improbables à 20 km de la limite des marées, etc. Chaque page du premier plan de gestion du PND porte son empreinte. Il aurait été impossible de l’écrire sans lui. Il nous expliqué et patiemment réexpliqué le Mlok (la remontée des eaux salées dans des marigots du bas-delta en juin) phénomène auquel on ne croyait pas mais qui existe bel et bien. Il nous a décrit avec précision comment les eaux circulaient dans le système avant-barrage et quelle végétation existait et où, il nous amis en contact avec les personnes ressource qui pouvaient nous en dire plus, etc.

A cette époque aussi l’attitude des populations locales envers l’aire protégée était la méfiance totale pour ne pas dire l’hostilité. Venir dans un village ou un campement accompagné de Ahmed Chorfa dissipait déjà un peu de cette méfiance parce qu’il était connu et apprécié pour son honnêteté et sa droiture par toutes les communautés, de la pointe de l’île de Mboyo jusque au nord de l’Aftout ainsi que dans la zone de Keur-Macène. Il donnait une caution morale a cette entreprise improbable qu’était la restauration du bas-delta et demandait toujours aux gens d’écouter, de contribuer, d’apporter leurs connaissances pour que cette restauration réussisse en dépit de leur méfiance. J’ai vu son autorité morale à plusieurs reprises quand nous avons été confrontés à des cas de braconnage. Il avançait tout doucement vers la personne et lui demandait gentiment de lui donner son fusil. Il lui disait « maintenant tu as la tête chaude mais viens récupérer ton fusil chez moi la semaine prochaine » et la semaine d’après il lui faisait un exposé sur l’importance de ces oiseaux d’eau, sur leurs besoins de repos et de stockage d’énergie pour la reproduction et la migration. Il faisait un cours magistral de sensibilisation, beaucoup plus efficace que la répression prônée par certains. Des histoires et anecdotes sur Chorfa il y en a des milliers à raconter, par exemple comment, pendant la crue de 1994, il a sauvé la vie de l’équipe du projet biodiversité du littoral mauritanien bloqué sans eau ni nourriture au Chat Tboul pendant que leur voiture était avec un embrayage grillé vers Voum Lebhhar. Cette nuit-là il a marché de Lekser à Birette (25 km), pris une pirogue là-bas, traversé le Ntiallakh, le Khorumbam, Hassi Baba et les Toumbos (une soixantaine de km au bas mot) pour aller récupérer cette équipe au Chat Tboul. Personne d’autre n’aurait pu faire cela. On ne peut compter le nombre de fois où il nous a dit d’arrêter la voiture juste avant une zone très très dangereuse où on aurait pu rester embourbés pendant des jours. Il a pendant plusieurs années guidé et été un remarquable interprète pour Stéphanie Duvail alors jeune doctorante dans le delta. Il pouvait reconnaitre ses traces sur la dune et interpréter si elle cherchait son chemin ou pas. Une nuit sans lune, et à marée basse, alors que l’équipe s’était imprudemment attardée dans la mangrove de l’estuaire, il a guidé le bateau dans le dédale des marigots, sans rien voir, juste de mémoire, il avait en tête toute la bathymétrie de l’estuaire du Ntiallakh. Et quand cela concernait le bien-être du bas-delta et de ses habitants il était toujours disponible, 24h sur 24, 7 jours sur 7.

Non seulement était-il un grand observateur de la nature mais aussi des cœurs des êtres humains. Il pouvait difficilement comprendre qu’il existait des gens mauvais, fourbes ou méchants, mais quand ceux-là tentaient de lui faire du mal il haussait les épaules parce qu’il savait que Dieu allait reconnaître les siens. Ces dernières années, quand il était beaucoup diminué physiquement, une grande tristesse l’a pourtant envahi. Il se faisait des soucis pour sa lignée puisque aucun de ces enfants ne trouvait un emploi.

Un homme intègre, compétent, sage, généreux, sérieux et humble nous a quittés. Que la terre lui soit légère.

Olivier Hamerlynck
Conseiller Technique UICN Mauritanie de 1993 à 2000


Une vue aérienne d'écosystèmes d'Afrique centrale et occidentale