Crise alimentaire au Sahel en 2012: Du déjà vu à la somalienne ?

23 April 2012 | Article

Afin d’éviter les crises alimentations qui menacent en Afrique de l’Est, les décideurs politiques devraient agir maintenant pour faciliter les mouvements transfrontaliers des pasteurs, affirme Pablo Manzano, Coordonateur Mondial de l’Initiative Mondiale pour un Pastoralisme durable.

Le pastoralisme est une source très adaptable de moyens de subsistance dans les régions dont les ressources naturelles sont très variables et imprévisibles. Les pasteurs arrivent à faire face aux variations climatiques en se déplaçant suivant les pics de productivité végétale. Parfois, ce mouvement s’effectue à travers les frontières nationales. Les décideurs politiques de par le monde peuvent aider à assurer la réussite de la mobilité par le renforcement des accords régionaux. L’absence de mesures appropriées en vue de sécuriser les voies de transhumance pour permettre les mouvements continue de générer des crises alimentaires. Afin d’éviter une crise similaire à celle qui a eu lieu en Somalie en 2011 ou en Afrique de l’Ouest en 2009, les autorités étatiques, les pasteurs et autres décideurs politiques doivent se mettre ensemble pour créer des cadres régionaux qui facilitent les mouvements transfrontaliers pour les communautés pastorales.

Le pastoralisme a fait la preuve qu’il est économiquement et environnementalement durable, mais malgré les efforts visant à développer ce secteur, les gouvernements continuent de percevoir le pastoralisme comme arriéré, destructif, et non viable. De nombreuses régions pastorales se caractérisent par des niveaux pluviométriques faibles et variables. La mobilité permet l’accès au fourrage et à l’eau là où ces ressources existent pendant les périodes de soudure.

La mobilité pastorale est essentielle pour le commerce, pour les moyens de subsistance locaux, et pour faire face aux changements climatiques. Le succès de la mobilité repose fortement sur la sécurité et sur la bonne volonté des gouvernements à permettre les mouvements. Les nombreux réseaux et organisations régionaux répandus à travers le monde offrent un cadre pour arriver à des règlementations qui rendent possible le pastoralisme transfrontalier.

En Afrique de l’Est, les mouvements transfrontaliers sont, soit inexistants, soit pas assez développés, contrairement à la situation en Afrique de l’Ouest. Des structures telles que l’Union Africaine, avec l’approbation de son « Cadre Politique pour le pastoralisme en Afrique », ou la CEDEAO et d’autres structures en Afrique de l’Ouest, se sont avérées être des fora très efficaces ; et les autres organisations régionales comme la Communauté Est Africaine, l’IGAD ou la Ligue Arabe pourraient pendre l’exemple sur elles.


Selon l’Initiative Mondiale pour un Pastoralisme Durable (WISP), un programme de l’UICN intervenant pour le partage des connaissances et le plaidoyer politique sur le pastoralisme, la sévère crise alimentaire qui a sévi dans la Corne de l’Afrique en 2011 a été prédite dès novembre 2010, et aurait pu être évitée si les mouvements transfrontaliers avaient été soutenus et adoptés comme une stratégie d’adaptation.


Des événements comme la récente interdiction par Al-Shabab de l’exportation des produits pastoraux en Somalie ont affaibli l’intégration des marchés et contribué davantage à l’insécurité alimentaire. Afin de renforcer les processus régionaux en Afrique de l’Est, un atelier a été organisé à Arusha en octobre 2011 par WISP et d’autres parties prenantes pour présenter les conclusions de la publication « Gestion des ressources naturelles et conservation de la biodiversité dans les milieux arides d’Afrique Orientale et Centrale ». L’atelier visait à mettre en lumière les avantages communs du pastoralisme et de la conservation de la biodiversité, ainsi qu’à élaborer des recommandations de politiques et d’options d’investissement pour soutenir ces synergies. Les conclusions ont été ensuite présentées à des délégués nationaux lors d’une récente conférence sur le pastoralisme organisée par le Bureau Interafricain pour les Ressources Animales de l’Union Africaine (UA-IBAR) à Arusha. Il a été souligné le rôle extraordinaire que les institutions régions telles que la Communauté d’Afrique de l’Est, l’IGAD ou le Marché Commun d’Afrique Orientale et Australe (COMESA) peuvent jouer pour déterminer une gestion pastorale à l’échelle de l’écosystème.

En octobre 2011, le Réseau Billital Maroobé (RBM) qui est un réseau de pasteurs dans la région du Sahel, a tenu un atelier en partenariat avec l’Autorité du Liptako-Gourma (ALG) au Burkina Faso, pour étudier la possibilité d’harmoniser les textes juridiques réglementant la transhumance dans la région. Le RBM a sonné l’alarme pour attirer l’attention des acteurs sur la crise sans précédent résultant de la sécheresse, et qui pourrait affecter la région du Sahel comme cela a été le cas en 2009, une crise qui a été également prédite par différents experts ainsi que par des ONG telles qu’OXFAM. Une rencontre consultative régionale sur la sécurité alimentaire et la nutrition au Sahel et en Afrique de l’Ouest organisée par la FAO, le Programme Alimentaire Mondiale et le Réseau des Systèmes d’Alerte Précoce sur la Famine (FEWS NET), entre autres instances, ont émis des opinions conjointes sur la situation alimentaire et nutritionnelle au Sahel, tout en faisant remarquer que les troubles sociaux et politiques actuels dans la région peuvent avoir des effets sur les marchés régionaux.

Selon le RBM, la saison pluvieuse de 2011 a commencé tôt mais s’est très vite caractérisée par une mauvaise pluviométrie à travers toute la région. Ceci a conduit à de longues périodes de sécheresse au Niger, au nord du Mali et du Burkina, provoquant une importante baisse de la production fourragère, et asséchant les eaux des mares et des retenues utilisées par les animaux. Le RBM prédit qu’il y aura un important flux de bétail des pays voisins vers le Bénin, en partie par le fait de la présence de pâturage et d’eau, mais également par la facilité de négociation des accords sociaux.


Au Niger par exemple, les pasteurs sont contraints de migrer plus loin vers le Nigéria, le Burkina Faso et le Bénin. Cette saison, le mouvement sera menacé à cause des conflits qui sévissent au nord-est du Nigéria en rapport aves les attaques opérées par Boko Haram. La principale conséquence de cette situation est que les pasteurs qui, habituellement, se déplacent vers le Nigéria seront restés bloqués dans leurs pays respectifs sans accès à l’eau et au pâturage pendant la saison sèche. Ceci peut conduire à une perte du bétail, et par voie de conséquence, à la perte de revenus pour les familles ainsi qu’à la baisse de la contribution au PIB dans les pays concernés. Cette situation exige des réactions précoces aux situations d'urgence tout en renforçant les programmes de prévention et de développement, et en tenant compte des particularités de chaque pays pour faire bénéficier les groupes les plus vulnérables.

La rébellion Touareg de 2012, qui a déjà provoqué une crise au Mali, complique davantage les mouvements de bétail dans le Sahel. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) estime à au moins 72.000 le nombre de personnes déplacées au niveau intérieur, à 44000 celui des personnes qui ont trouvé refuge en Mauritanie et au Burkina Faso et à 23000 le nombre de celles qui ont trouvé refuge au Niger. Tout ceci intervient dans un contexte de crise alimentaire qui s’installe dans le Sahel et qui affecte la vie de 13 millions de personnes.

Les décideurs politiques ne devraient pas attendre que les événements catastrophiques surviennent, comme ils l’ont fait en 2009/2010, explique le RMB dans une récente étude. La crise qui menace est prévisible et évitable. Les gouvernements doivent réagir en matière de législation et d’amélioration de celle-ci afin de favoriser des mouvements plus flexibles du bétail. La législation devrait permettre aux pasteurs de se déplacer avec leurs troupeaux vers les pays voisins sans avoir à mener des enquêtes préliminaires pour identifier les communautés hôtes. La mise en place de ces lois devrait se faire en collaboration avec les pasteurs eux-mêmes afin d’éviter de produire des politiques inappropriées.